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Michel Stefani

Dominique Bucchini : "Sans les communistes ce sera toujours la même chose"

11 Mai 2009

C'est ce que pense Dominique Bucchini, figure emblématique du PCF en Corse. Et même si le parti n'est plus ce qu'il était, il apparaît comme l'une des victimes probables du bipartisme annoncé, il n'en demeure pas mois vrai qu'il représente une ligne politique originale. En rupture avec les choix de la droite et parfois, aussi, avec ceux de gauche.

Propos recueillis par Constant Sbraggia

Qu'est-ce qui changerait fondamentalement pour la Corse si le Parti communiste était au pouvoir ou en tout cas à l'Exécutif ?

Détenir le pouvoir est une chose être à l'Exécutif en est une autre. Une chose est sûre, et le rôle d'unique opposant de gauche à l'Assemblée de Corse le démontre, nous serions porteurs de choix politiques et économiques en rupture avec ceux que la droite met en œuvre depuis 25 ans. Il ne vous a pas échappé que le modèle économique sur lequel elle s'obstine est en échec total. La promotion quasi exclusive du tourisme et à présent d'un tourisme à "forte valeur ajoutée" c'est-à-dire pour les riches, est à l'origine d'un déséquilibre de plus en plus préoccupant quand la précarité et la pauvreté le dispute à l'affairisme et à la flambée spéculative avec comme corollaire une dérive mafieuse dont la multiplication des assassinats n'est que la face immergé de l'iceberg.

Quels sont les axes prioritaires du développement selon-vous, sachant que si l'économie ne va pas le social pour paraphraser Marx ne serait "l'opium" sinon du peuple du moins de l'électorat

Il faut s'attaquer sérieusement au problème de la vie chère sans oublier la question des salaires notamment du privé qui sont anormalement bas. Il faut en finir avec la prétendue impuissance des pouvoirs publics qui ne s'interrogent même pas sur la destination des réfactions de TVA qui ne profitent pas aux consommateurs comme elles le devraient. Pour le coup il ne s'agit pas du "paradis artificiel" mais bien de la vie quotidienne de milliers de nos compatriotes. Les chiffres les plus récents indiquent que 20 % de la population insulaire vit avec moins de 730 € par mois.

Donc il faut augmenter les salaires et baisser les prix...

Oui et promouvoir une politique industrielle incitative pour créer de l'emploi stable et correctement rémunérer. J'ai proposé de créer un Fonds régional pour l'emploi (FRE). L'objectif que nous poursuivons est double donner une impulsion déterminante au développement du secteur secondaire et notamment agro alimentaire et d'ouvrir des débouchés à l'agriculture insulaire. Voila pourquoi nous parlons d'une autre utilisation de l'argent public dans le cadre d'un pôle public financier national et décentralisé en Corse avec la participation de toutes les institutions bancaires de la place.

Et les services publics...

Les services publics sont indispensables dans l'accompagnement et la mise en œuvre de cette politique sur tout le territoire insulaire. C'est vrai de la Poste, des hôpitaux, des transports, de l'énergie, de l'Education nationale ... mais aussi de toutes ces administrations taillées en pièce par la RGPP. Enfin il est impératif de combattre la spéculation et de construire des logements sociaux. Il en manque environ 9000, nous proposons de créer un établissement local foncier pour aider les collectivités à acquérir les terrains nécessaires. Ce serait une façon efficace de combattre la spéculation.

Otez-nous d'un doute : vous n'avez rien contre l'économie de marché ?

Nous n'avons jamais cru à l'autorégulation du marché dont les acteurs n'ont q'un objectif : faire du fric. L'esprit de responsabilité et absorbé par l'esprit de cupidité c'est le sens même du capitalisme : la suraccumulation du profit et la répartition inéquitable des richesses. C'est l'exploitation des hommes et des territoires, les inégalités aggravées, les conflits et la guerre. Par conséquent, en l'état actuel des choses, le problème est de repenser l'économie et les échanges mondiaux, avec une autre monnaie de référence que le dollar, d'autres critères que "la concurrence libre et non faussée" pour privilégier la solidarité, la coopération le co-développement le respect de l'environnement.

Quel est votre regard sur la crise et si possible sur son issue ? 

Cette crise est multidimensionnelle économique, énergétique, alimentaire, environnementale, avec des effets graves dans les rapports sociaux et internationaux. Si nous nous en tenons à la débâcle financière, il est question de 22 000 milliards de dollars partis en fumée et 20 millions de chômeurs en plus dans le monde. Comble du cynisme, ceux qui sont responsables de ce naufrage s'octroient, toute honte bue, des gratifications, des rémunérations, des bonus, pour des montants inimaginables quand on est salarié. A juste titre, les peuples, les travailleurs, refusent de payer l'addition. Au bout du compte, après avoir privatisé les profits, ils socialisent les pertes. L'Etat dont les caisses étaient vides les a vues se remplir comme par enchantement. Cependant, au mois de janvier chaque jour dans notre pays il y a eu 3000 chômeurs de plus. Alors l'issue elle est dans la mobilisation, sociale et populaire pour arracher une autre politique en faveur du peuple et non des riches, des grosses fortunes du CAC 40 à l'image du bouclier fiscal ou du plan de relance sans contrepartie sociale.

Nous allons voter pour élire nos Députés européens premièrement que pensez-vous de l'Union Européenne 

L'Union Européenne telle qu'elle se construit sous la houlette des libéraux "ultra" ou "sociaux" a été sanctionnée à plusieurs reprises par les peuples auxquels il a été permis de s'exprimer par référendum notamment en France ou le "NON" au Traité constitutionnel Giscard-Sarkozy l'a emporté largement alors que l'UMP et le PS soutenaient ce projet. Nous étions parmi ceux qui faisaient campagne pour le "NON" de gauche à cette construction européenne entièrement conçue, non pas pour les hommes, mais pour le marché selon la sacro sainte règle de "la concurrence libre et non faussée". La dessus s'ajoute l'agenda de Göteborg et la stratégie de Lisbonne qui ont précédés le mini traité Sarkozy dont la principale qualité est de vouloir contourner l'avis des peuples. Les champions toutes catégories de la démocratie européenne envisagent même de faire revoter les Irlandais jusqu'à ce qu'ils comprennent et votent "OUI".

Et des relations entre la Corse et l'Europe...

Pour ce qui est de la Corse j'entends dire qu'il lui faudrait une représentation permanente à Bruxelles "pour faire du lobbying", c'est très à la mode mais je pense honnêtement que ce n'est pas suffisant. C'est de contenu des politiques qu'il est question avec la stratégie de Lisbonne c'est de compétitivité et d'attractivité des territoires, de concurrence entre ceux-ci comme entre les hommes qui les peuplent. Croyez-vous vraiment que la Corse puisse s'en sortir comme la région Rhône Alpes ou la Catalogne dans cette compétition ? Par conséquent il faut combattre cette politique comme nous le faisons à l'Assemblée de Corse au moment de la contractualisation Etat Europe Région parce que la PAC a un impact sur l'agriculture insulaire et la pêche, parce que la déréglementation dans les transports met en danger la CCM Air France la SNCM et la CMN comme l'ensemble des services publics utiles à la population.

Euroméditérranée pensez-vous comme Sarkozy ou plutôt comme Merkel ?

Ni l'un ni l'autre. Au départ Nicolas Sarkozy cherchait un cadre de concertation lui permettant de contourner l'épineuse question de l'adhésion de la Turquie et d'enrayer l'immigration par un contrôle accru conforme d'ailleurs à sa politique et à la fameuse "directive européenne de la honte". A présent l'effet d'annonce s'estompe alors que le processus euroméditerranéen lancé à Barcelonne en 1995 est enlisé. Pour autant les ambiguïtés du projet de Nicolas Sarkozy renforcent, à mes yeux, l'exigence d'un nouvel élan en faveur de coopérations et de partenariats ambitieux, d'institutions nouvelles et de paix. Je pense particulièrement au peuple palestinien et à l'impérieuse nécessité de lui permettre d'accéder à un Etat. Il faut une impulsion, un engagement plus déterminé et cohérent sans lequel on ne peut parler sérieusement d'une nouvelle politique. Il est d'ailleurs regrettable de constater que l'Europe présidée par Nicolas Sarkozy n'en n'a pas été capable.

Un premier bilan sur la Corse décentralisée?

Je pense que nous ne tarderons à en parler au passé. Les lois de juillet 2004 Raffarin-Sarkozy sont passées par là, la politique contractualisée avec l'Etat et l'Europe fera le reste et la réforme envisagée par la Commission Balladur enterrera définitivement la décentralisation. La Corse est confrontée à ce processus en étant la région de France métropolitaine la plus décentralisée. Mais l'enseignement majeur que nous tirons de cette expérience ouverte avec le statut particulier de 1982, puis des lois de décentralisation, c'est qu'il faut conjointement développer la démocratie, créer des pouvoirs nouveaux pour les citoyens dans la cité et dans l'entreprise, donner les moyens humains et financiers correspondant aux transferts de compétences de l'Etat aux collectivités territoriales.

Votre regard sur l'évolution, stricto sensu, du courant nationaliste?

Plusieurs dirigeants nationalistes se sont exprimés, ont écrit des livres sur le sujet, suffisamment éclairants sur les dérives, liées à la violence indépendantiste et à la clandestinité. Ils font eux même la démonstration de l'impasse dans laquelle se trouve ce courrant et, dans une certaine mesure de l'impasse politique dans laquelle ils poussent la Corse. Les inscriptions faites sur les murs de Bastia le 4 avril dernier sont édifiantes. Le racisme, la xénophobie, la haine, le mépris à propos de Mme Erignac sont le produit du nationalisme qui divise et oppose. Le rejet de l'autre en raison de ses origines différentes n'a jamais été un gage de progrès mais généralement de replis.

Draguez-vous, comme la gauche le fait ouvertement et comme la droite qui s'y met aussi les "gentils" à un an des territoriales ?

Pas du tout, mais puisque la question se pose en vue de la constitution d'une majorité régionale alternative je dirai que les mieux placés pour y répondre ce sont les dirigeants nationalistes qui se reconnaissent dans cette définition de "gentils" ou de "modérés" que nous n'employons pas. Je rappelle qu'en 2004 ils avaient fait bloc avec l'ensemble des élus nationalistes à l'Assemblée de Corse et voté pour Camille de Rocca Serra et Ange Santini. Une clarification est donc nécessaire surtout si nous prenons les derniers scrutins municipaux. Il n'est pas possible de faire battre la gauche, je pense à Sartène, et vouloir en même temps son appui ailleurs je pense à Porto Vecchio. La cohérence est nécessaire car la droite et la gauche ce n'est pas la même chose, en tous cas pour nous.

Le concept d'autonomie lancé ou plutôt relancé par Jean Cristophe Angellini.

Je vous renvoie à mon propos sur la décentralisation étant entendu que le cadre national est selon nous celui dans lequel il est le plus facile, encore aujourd'hui, de se battre pour défendre les acquis sociaux et démocratiques pour obtenir que s'exerce la solidarité entre les territoires les plus développés et les autres qui le sont moins, entre les populations en faveur, bien sûr, des plus fragilisées. Le mot qui définit ce principe est la péréquation et l'instrument de sa mise en œuvre la fiscalité ou plutôt la justice fiscale dont nous nous éloignons de plus en plus sous la mandature Sarkozy. L'annonce de la suppression de la Taxe Professionnelle en est l'illustration. Une fois obtenue, le MEDEF s'en réjoui déjà, les entreprises ne contribueront plus au financement de l'aménagement du territoire et des services publics alors qu'elles en bénéficient. Tout sera alors à la charge des ménages. C'est inacceptable !

Qu dites-vous du rapport Balladur en général et de l'éventuel mode de scrutin pour la Corse en particulier

Le rapport Balladur c'est l'accélération de cette politique avec la fusion Région/Département, Communauté urbaines/communes et la suppression de la clause de compétence générale pour ces dernières. On voit bien l'objectif recherché est à la fois de réduire le champ d'intervention, d'imposer des politiques et de diminuer les dotations. Il ne faut pas se tromper, l’asphyxie des collectivités ne répond pas uniquement à un impératif ou à un souci d’économies. Elle est une pièce du puzzle qui dessine l’image d’une société nouvelle, une société libérale, si chère à la droite, où il faudrait remettre en cause tous les acquis.

S'agissant du mode de scrutin tout a été dit ou presque. Cette conception de la politique revient à considérer que l'exercice du pouvoir est plus important que l'élaboration d'un projet politique rassembleur et respectueux du pluralisme. Prétendre au rassemblement de la gauche par une vision hégémonique de l'union qui confère au bipartisme est inacceptable. La démarche est d'autant plus choquante qu'elle a lieu le jour même où le Groupe radical s'est abstenu sur le budget de la droite pour la quatrième fois dans cette mandature. Ce n'est pas le partage du pouvoir vu dans la mandature 1992/1998 mais ça lui ressemble déjà beaucoup. Les communistes ont une autre vision du projet politique pour la Corse dont la gauche se doit de faire grandir l'espoir pour 2010.

Le Parti communiste ici comme ailleurs n'a plus la côte pour quoi et que faire ?

Contrairement aux apôtres de mauvais augure qui annoncent tous les matins notre mort, je peux vous dire que notre Parti va bien. Nous sortons d'un Congrès novateur et ambitieux et la dynamique aujourd'hui avec le Front de gauche prend de l'ampleur. Nous sommes à l'aise dans cette campagne des élections européennes porteurs, à travers ce rassemblement, de l'exigence d'unité qui traverse les fortes mobilisations sociales et populaires. C'est la seule véritable nouveauté dans ce scrutin des européennes. L'élection de nombreux députés du Front de gauche et communistes le 7 juin répondrait pour partie à votre interrogation. Mais la question de l'influence du parti communiste ne se résume pas qu'a cet aspect car lorsqu'il est affaibli la droite et le patronat s'en donne à cœur joie alors que le Parti socialiste se contente d'aménager le capitalisme.

Mensuel CORSICA Mai 2009

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