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Michel Stefani

Racisme et xénophobie, symptômes d’une société très inégalitaire

29 Décembre 2015

En cette fin d’année 2015 la société corse expulse à la manière d’un volcan les maux qui depuis des décennies la travaillent en profondeur. C’est brutal, non surprenant. La crise, ici aussi, a des effets négatifs ou s’entremêlent le mal vivre et la peur du futur.

Ce qui s’est passé à Ajaccio la veille de noël est injustifiable. Les voyous cagoulés qui ont agressé les pompiers et l’agent de police doivent être interpelés et déférés devant la justice. Ceux qui, en représailles, ont saccagé un lieu de prière et proféré des menaces contre les habitants de la cité des jardins de l’Empereur, en dégradant les bâtiments, doivent également en répondre devant la justice. C’est la condition pour que la facilité, avec laquelle ces opérations punitives ont été conduites, ne soit interprétée comme une faiblesse complice. La loi républicaine doit s’imposer à tous et partout.

Comprendre ce qui se passe aujourd’hui exige néanmoins de prendre un minimum de recul par rapport aux événements et à la noirceur insupportable qu’ils révèlent pour mieux les endiguer et rétablir, par la reconstruction du lien social et la promotion des principes de la laïcité, le vivre ensemble nécessaire à tous indépendamment des origines différentes de chacun.

Au moment où le président de la République défend la volonté d’inscrire dans la Constitution la déchéance de nationalité pour les binationaux nés français ayant commis des actes de terrorisme, il est d’autant plus nécessaire de réaffirmer ces objectifs progressistes en s’opposant à cette fuite en avant politicienne dont l’effet sera corrosif pour les valeurs fondamentales de la République mais nul dans la lutte antiterroriste.

Forte de ses succès électoraux et portée par la banalisation médiatique de ses thèses réactionnaires l’extrême droite, qui se félicite de ce choix de François Hollande rappelant des moments sinistres de notre histoire, n’a plus aucune retenue elle inonde les réseaux sociaux, met en avant ce qui s’est passé à Ajaccio pour répandre autant que faire se peut le poison de la haine raciste.

Le racisme et la xénophobie sont les symptômes d’une société très inégalitaire qui, dans le désespoir et la souffrance, alimente les frustrations en Corse et ailleurs. Ils trouvent ici les ingrédients de leur prospérité quand bien même ils seraient les éléments « d’une idéologie importée », comme l’affirme le président de l’Assemblée de Corse.

La difficulté quotidienne, l’absence d’espoir, la banalisation d’un discours islamophobe et anti musulman au bénéfice d’une situation internationale détériorée par une domination capitaliste habillée en guerre de civilisation pour masquer le pillage de richesses naturelles, sont depuis deux décennies le creuset fertile dans lequel les apprentis sorciers instrumentalisent la colère populaire pour la retourner contre le peuple lui-même en le divisant.

Le mouvement populaire porteur de transformations sociales a besoin d’unité non de division. Or le racisme divise les victimes du système en les opposant entre elles à partir de leurs différences d’origines, de classes et de cultures. Le chômage n’est plus alors le résultat de choix politiques, économiques et sociaux, dictés par la seule logique d’accumulation du profit mais le fait d’une présence étrangère supposée responsable du manque d’emploi. Ce qui est valable pour l’emploi l’est tout autant pour l’accès au logement, à la protection sociale ou à un système de santé permettant à chacun de se soigner correctement.

La cherté de la vie en Corse, qui accentue le sentiment d’injustice, n’est pas non plus un hasard. Elle repose sur des mécanismes frauduleux qui vont du vol de la Taxe de transport au détournement des réfactions de TVA (250M€ annuels) au détriment des consommateurs. Dans le même temps les multiples dispositifs d’allégements de charges sociales et fiscales (70M€ annuels) des entreprises insulaires, mis en œuvre sans critères contraignant en termes de création et de stabilité de l’emploi, de salaires corrects et de formation, constituent une aubaine pour le patronat.

Dans ces conditions, l’écart de revenu entre les plus pauvres et les plus riches est de sept points. En 2010 1600 ménages en Corse déclaraient un revenu annuel moyen de 180 000 euros parallèlement 20 % des ménages 60 000 personnes vivaient avec un revenu inférieur au seuil de pauvreté monétaire. Ici comme ailleurs le « tous ensemble » n’a de sens que quand il prend en compte prioritairement la défense des intérêts « des spoliés de la terre » comme l’affirmait Jean Nicoli en 1943.

Inversement, le repli identitaire est d’autant plus dangereux qu’il esquive l’analyse de fond pour cibler des boucs-émissaires et oublier l’histoire qui nous enseigne notamment que les Goumiers marocains, aux cotés des Résistants, ont payé de leur vie la Libération de la Corse.

La pauvreté n’existe pas parce qu’il y a des pauvres mais bien en raison d’un modèle économique structuré par la précarité de l’emploi et les bas salaires parfois doublé par le trafic de main d’œuvre étrangère. La directive européenne ultralibérale, dite du travailleur détaché, les attaques répétées contre le code du travail, les dernières venant du ministre Macron, encouragent un patronat sans scrupule à négliger les conditions de travail et à accroitre l’exploitation.

A juste raison on se sentira méprisé par le flot des propos qui, pour dénoncer une situation condamnable, ne font plus la distinction entre l’immense majorité des corses et une poignée de délinquants fracassant un camion de pompiers et d’autres individus qui, bras tendus, ont envahi la cité des jardins de l’Empereur pour laisser libre court à leur pulsions fascisantes de vengeance aux cris d’ « Arabi Fora » et « on est chez nous… les racailles dehors ».

De même, il fut affligeant en juin dernier de n’avoir pas été plus nombreux pour soutenir ces enseignantes de l’école de Prunelli di Fiumorbu lorsqu’elles se sont vues désavouées pour avoir imaginé de faire chanter par leurs jeunes élèves la tolérance en cinq langues parmi lesquelles l’arabe le corse et le français.

Voila pourquoi on ne peut faire abstraction de l’impact que peuvent avoir des mots d’ordre nationalistes comme I Francesi Fora (IFF) ou corsisation de l’emploi et faire la sourde oreille quand sont mises en exergue « les racines chrétiennes de la Corse » pour faire prévaloir une « laïcité autre que française » en indiquant que « la seule communauté de droit sur la terre corse est le peuple corse ».

Oui il y a un grave risque à véhiculer la thèse communautariste de la « submersion du peuple corse ». Si la Corse est une terre d’hospitalité elle ne peut le rester qu’en se dégageant de cette vision réductrice de la société insulaire fondée sur le droit du sang et la possibilité de s’installer ici qu’après avoir satisfait aux contraintes de maitrise de la langue et d’une présence supérieure à 10 ans.

« La Corse aux Corses », « la France aux Français », « les racines chrétiennes », « le droit du sang »… les chemins sont parallèles mais les propos se confondent dans une même logique d’exclusion ou de rejet de l’autre différent. Il est impératif de sortir de cette impasse politique et sociale. C’est un devoir pour tous les démocrates et les progressistes.

Les valeurs de la République : Liberté Egalité Fraternité, la laïcité, offrent le cadre d’un vivre ensemble pour peu que la justice sociale, s’affiche dans la solidarité nationale et prenne le dessus sur l’engrenage ultralibérale de l’argent roi. Ce changement de politique le peuple doit le construire à gauche, résolument à gauche dans son propre intérêt. Les communistes sont disponibles pour contribuer au rassemblement le plus large afin d’y parvenir.

Michel Stefani

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